Claude Lanzmann - In memoriam

1925 - 2018

Claude Lanzmann est mort le 5 juillet dernier à Paris. Celui qui aimait « la vie à la folie" et qui  disait "cent vies ne me lasseraient pas", le Lièvre de Patagonie, s’est éteint à l’âge de 92 ans. En 2016 j’ai eu la grande chance de le recevoir à Amsterdam, pour deux soirs, à l’OBA pour un long entretien et le lendemain au Ketelhuis où il répondait aux questions du public après la projection de son film Sobibor, 14 octobre 1943, 16 :00 heures.

Il y a quelques jours, j’ai pris connaissance, grâce à l’une d’entre vous, d’un entretien, le dernier de Claude Lanzmann, enregistré en septembre 2017 sur France Inter avec Laure Adler. Dans cet entretien, Claude Lanzmann, dit, à ma grande surprise, que c’est lors de son séjour à Amsterdam qu’il a compris pourquoi il s’était lancé dans cette folle entreprise qu’a été la réalisation de Shoah.

Cette phrase m’a bien intriguée. Me remémorant les deux jours passés avec Claude Lanzmann, je me suis souvenu en particulier des moments où j’étais seul avec lui. Moments intimes, privilégiés, pendant lesquels il laissait de côté sa carapace de Grand Homme. Nous avons parlé de bien des choses et beaucoup de son dernier film d’alors, Le dernier des injustes sorti en 2013, film dont le personnage central est Benjamin Murmelstein, dernier doyen de Theresienstadt, ghetto modèle, ignoble vitrine voulue par Hitler pour tromper le monde sur le sort des juifs et leur extermination.

Dans le taxi qui nous conduisait au restaurant, juste après notre entretien à l’OBA, je dis à Claude Lanzmann à quel point Benjamin Murmelstein me fascinait : Grand Rabbin de Vienne, secrétaire d’Eichman, personnage complexe, d’une grande intelligence, comment devait-on, et le pouvions-nous, juger un tel homme ?  Benjamin Murmelstein, qui s’était lui-même affublé du titre de Dernier des Injustes en contre-point du titre du livre d’André Schwarz-Bart, n’était-il pas au contraire un Juste parmi les plus grands ? Était-il légitime de se compromettre, de pactiser avec Eichman, le « démon », comme il l’appelle, pour sauver le plus grand nombre possible d’une extermination certaine ? La fin justifiait-elle les moyens ? Une chose aussi m’intriguait, pourquoi, alors que dans Shoah il s’était tenu volontairement en retrait, Claude Lanzmann avait-il fait le choix, vingt-huit années plus tard, de se mettre en scène. Dans son film, Le Dernier des Injustes, il revient sur les lieux mêmes où la Shoa a été commencée. On le voit, debout sur les quais de la gare de Buhosovice, lisant, de sa voix grave et cassée, les feuillets, presqu’emportés par le vent, du script de son film, déambulant dans Theresienstadt, pour lui « lieu sinistre d’une inoubliable beauté », gravissant, essoufflé, fatigué, l’immense escalier menant aux étages où étaient installés les sordides dortoirs. En montrant, dans ce film, la genèse de la Shoah, en expliquant magistralement toutes les étapes qui ont abouties à la mise en place d’un processus industriel d’extermination, ne s’agissait-il pas, en fin de compte pour lui, d’expliquer ce qu’était Shoah, son film, son grand œuvre ? Shoah n’est-il pas avant tout un film sur l’humanité et sur la mort ?

Alors que nous sortions du taxi, Claude Lanzmann me prit le bras et, me serrant avec une force surprenante pour un homme de cet âge, il me dit : « pendant très longtemps je n’ai pas su pourquoi j’ai fait Shoah ». Étrangement, alors que je lui demandais s’il savait à présent pourquoi il avait fait ce film, il ne me répondit pas. Cette réponse je la découvre dans l’entretien de Laure Adler, énigmatique et complexe, comme l’était Claude Lanzmann.

Pierre-Pascal Bruneau, librairie Le Temps Retrouvé

Vous pouvez écouter l’entretien de Claude Lanzmann par Laure Adler en cliquant sur ce lien :             https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-bleue